Mgr Pierre d’Ornellas

Archevêque de Rennes et président de la commission bioéthique de la Conférence des évêques de France

Pour l’archevêque de Rennes, qui a été auditionné par le Cese (Conseil économique, social et environnemental) dans le cadre de ses travaux, l’avis adopté hier ignore les éléments éthiques du débat sur la fin de vie.

Mgr d’Ornellas.

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Mgr d’Ornellas. / Bruno Levy/Ciric

Comment accueillez-vous l’avis du Cese ?

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Mgr Pierre d’Ornellas : Ce texte ne contient pas de réflexion éthique. Pour preuve, il met sur le même plan deux choses qui n’ont strictement rien à voir : les soins palliatifs et le fait de provoquer la mort. Accompagner une personne jusqu’au bout de sa vie n’a pas la même signification que donner la mort. Or le Cese englobe ces deux actions dans une forme d’aide médicale à mourir. Comme si accompagner et donner la mort revenaient au même.

L’ignorance de l’éthique est patente : l’avis n’aborde pas ce qu’est la souffrance, la personne avec sa liberté et sa dimension relationnelle, le rôle de la médecine, ni la signification de l’impératif civilisateur « Tu ne tueras pas ». De même, l’avis ignore le sens de l’accompagnement et de la relation, alors que c’est au centre de ce que Paul Ricœur appelle le « pacte de confiance » entre soigné et soignant. Impossible d’aborder la fin de vie sans évoquer ces questions ! En ne se les posant pas, le Cese se décrédibilise.

Pourquoi développement des soins palliatifs et légalisation de l’euthanasie seraient-ils inconciliables ?

Mgr Pierre d’Ornellas : On ne peut mettre sur un pied d’égalité le fait d’accompagner une personne en soulageant ses souffrances et celui de donner la mort. L’euthanasie n’a pas de valeur. Elle est et sera toujours une défaite. Alors que, comme me l’a dit un cadre infirmier, un accompagnement qui va jusqu’à la mort naturelle paisible est une victoire. On ne construit pas une société sur une défaite : ce serait un terrible aveu de faiblesse.

Il faut redire que l’euthanasie n’est pas et ne sera jamais un soin. À force de changer le sens des mots comme le fait l’avis, on finit par dire le contraire du réel. Si on dit que l’euthanasie est un soin, c’est pour se donner bonne conscience. Mais arrêtons de maquiller les mots !

Le Cese propose que toute personne décédée après une euthanasie ou un suicide assisté soit considérée comme étant morte de « mort naturelle ». Cela vous paraît-il acceptable ?

Mgr Pierre d’Ornellas : Pour se donner bonne conscience, on efface l’acte de mort commis en écrivant sur un certificat de décès un mensonge, à savoir « mort naturelle », alors que c’est une mort provoquée par un produit létal. Il est dramatique que le Cese, institution de la République, promeuve un tel mensonge. Comment alors avoir confiance en lui ? Comment éduquer à la vérité si le faux est ainsi promu ?

Si notre société a tant de mal à entrer dans l’accompagnement avec les plus fragiles, c’est qu’elle a peur de voir sa vulnérabilité en face. Notre société, de plus en plus dominée par la technique, ressent un vide spirituel. Nous avons besoin de confiance grâce à la fraternité, et non en érigeant l’autonomie comme un « absolu », comme le fait l’avis. On met 1,5 milliard d’euros sur la table pour développer l’intelligence artificielle, mais le ferait-on pour le soin des personnes en fin de vie ?

Ce rapport livre-t-il tout de même une juste analyse de la situation du secteur des soins palliatifs en France ?

Mgr Pierre d’Ornellas : Du point de vue des chiffres et de leur analyse, le texte semble en effet intéressant. C’est un énième rapport qui pointe les déficiences de l’État. Mais, alors, il doit parler de l’urgence d’une décision politique pour développer l’accès aux soins palliatifs en France. Cette problématique est au cœur du « mal mourir ». Or, les auteurs font une grave erreur en répondant à cette situation en pensant légaliser le pouvoir de donner la mort.

Comment répondre aux demandes de mort auxquels les professionnels de santé sont parfois confrontés ?

Mgr Pierre d’Ornellas : Lorsque des demandes de mort sont formulées, la question est : qu’est-ce que cela signifie ? Le Cese ne se la pose pas. Il ne se penche jamais sur ce que signifie ce désir et sur son ambivalence. Or, Dieu sait si les équipes soignantes savent entendre ces demandes et chercher ce qui en est l’origine.

Je me souviens d’une femme, hospitalisée en soins palliatifs à Rennes, qui désirait mourir. Sa fille, avec qui elle avait longtemps été brouillée, faisait chaque jour deux heures de route, depuis Saint-Brieuc, pour venir la voir. Or les médecins ont découvert que sa demande de mort masquait en fait une angoisse de se brouiller à nouveau avec sa fille, en raison de ce long trajet. Et, de fait, le jour où cette dame a été hospitalisée à Saint-Brieuc, sa demande s’est éteinte d’elle-même.

Souvent, la demande de mort trouve sa raison dans des questions d’ordre relationnel. D’où l’importance d’accompagner non seulement le malade en fin de vie, mais aussi ses proches.

Quel pourrait être l’impact d’une légalisation de l’euthanasie sur la société ?

Mgr Pierre d’Ornellas : On ne construira jamais une société apaisée en légalisant l’euthanasie. Cela ne fera qu’augmenter le trouble et la violence de la culpabilité. Nous devons au contraire construire notre société en nous fondant sur l’accompagnement, le respect et la beauté de l’être humain – une personne ! – et sur une fraternité bienveillante, grâce à laquelle on prend soin les uns des autres. La dignité de chaque être humain est inviolable, et ce jusqu’au bout de sa vie.